Aller au contenu principal

· Julien   Lepage

Watchmen : Les Gardiens
Zack Snyder
2009

Précédent
Suivant

Mode lecture activé pour faciliter la lecture des critiques longues.

Illustration de critique : Watchmen : Les Gardiens
Certains films naissent sous le signe de l'impossible. Adapter Watchmen, le roman graphique d'Alan Moore et Dave Gibbons, relevait depuis vingt ans du défi insurmontable ; Terry Gilliam lui-même avait jeté l'éponge en déclarant l'œuvre « inadaptable ». C'est finalement Zack Snyder, auréolé du succès tonitruant de 300, qui a récupéré le bébé, entouré d'une distribution solide : Jackie Earle Haley, Patrick Wilson, Jeffrey Dean Morgan, Billy Crudup et Malin Akerman. L'attente était considérable, les fans de la BD retenaient leur souffle, et les non-initiés espéraient un film de super-héros un peu plus ambitieux que la moyenne. Ce que l'on obtient, après deux heures quarante-trois minutes sur son siège, est quelque chose de beaucoup plus frustrant qu'une simple déception.

L'histoire se déroule dans une Amérique alternative de 1985 où le président Nixon en est à son troisième mandat, où les États-Unis ont gagné la guerre du Viêtnam grâce à l'intervention d'un être quasi-divin appelé Dr. Manhattan, et où les super-héros costumés, après avoir été bannis par une loi fédérale, ont pour la plupart raccroché la cape. Rorschach, lui, a refusé de se plier à cette injonction et continue à traquer le crime dans les ruelles new-yorkaises avec son masque aux taches de Rorschach mouvantes. Lorsque Le Comédien, ancien membre de la légion des Gardiens, est retrouvé mort, Rorschach flaire le complot et tente de réunir ses anciens coéquipiers : Ozymandias, le plus intelligent des hommes, Le Hibou, doux retraité nostalgique de sa jeunesse héroïque, Le Spectre soyeux, et le fameux Dr. Manhattan, seul personnage du lot à posséder de véritables superpouvoirs. En toile de fond, la guerre froide bat son plein et l'Horloge de l'Apocalypse se rapproche dangereusement de minuit. Sur le papier, le programme est ambitieux. Dans la salle, c'est une autre affaire.

Le scénario, signé David Hayter et Alex Tse, colle au matériau d'origine avec une fidélité qui frise par moments l'obsession maniaque (certaines cases du comic sont reproduites plan par plan) tout en escamotant allègrement ce qui en faisait l'âme. La structure en flashbacks imbriqués, les récits parallèles, le journal de Rorschach qui commente l'action en voix off : tout cela est là, mais aplati, vidé d'une partie de sa substance. On notera d'ailleurs qu'Alan Moore, fidèle à ses habitudes depuis From Hell et La ligue des Gentlemen Extraordinaires, a exigé que son nom soit retiré du générique, estimant qu'aucune adaptation cinématographique ne pourrait rendre justice à son œuvre. Difficile, en regardant le résultat, de lui donner complètement tort. La fin, notamment, a été modifiée de façon significative par rapport au roman graphique : l'énorme pieuvre génétiquement modifiée (élément de l'intrigue qui paraît certes difficile à avaler au cinéma) a été remplacée par une solution narrative plus « propre », mais sensiblement moins percutante. C'est symptomatique du problème général : le film cherche à plaire à tout le monde et finit par ne pleinement satisfaire personne.

Du côté des personnages, le traitement est inégal. Rorschach s'en sort le mieux : son absolutisme moral, sa vision binaire du monde, sa solitude fondamentale en font un personnage habité et cohérent, le seul qui semble vraiment exister au-delà de son costume. Le Comédien, en dépit de son temps d'écran limité, parvient à laisser une empreinte mémorable grâce aux flashbacks qui révèlent progressivement sa complexité contradictoire (mercenaire cynique et misanthrope qui, au fond, a peut-être tout compris de la comédie humaine). Le Hibou et Le Spectre soyeux II, censés incarner le cœur émotionnel du récit, restent en revanche étonnamment ternes, leurs atermoiements amoureux ayant le don d'anesthésier le rythme déjà laborieux du film. Quant au Dr. Manhattan, personnage d'une richesse philosophique immense dans la BD, il finit par n'être ici qu'un homme bleu luminescent qui prononce des phrases profondes avec l'enthousiasme d'un présentateur météo. Ozymandias, enfin, souffre d'un déficit de présence qui rend son rôle capital dans le dénouement proprement invraisemblable… on ne comprend pas bien pourquoi on devrait le craindre.

C'est peut-être là que le film manque le plus son rendez-vous avec lui-même. Watchmen, le comic, était une œuvre politique et philosophique d'une densité rare, publiée entre 1986 et 1987 dans un contexte précis (l'ère Reagan, la paranoïa nucléaire) et qui interrogeait frontalement la notion de héros, de justice et de pouvoir dans une démocratie malade. Ces thèmes sont théoriquement présents dans le film, mais traités avec la subtilité d'un uppercut : on vous explique que le monde est complexe, que les héros peuvent être des monstres, que la fin ne justifie pas les moyens, et que la guerre froide c'était pas joli. Tout cela est dit, montré, illustré en gros plan, mais rarement ressenti. Le film n'a pas confiance en son spectateur. Là où Alan Moore laissait le lecteur habiter les silences, Zack Snyder comble chaque vide avec une musique ou un effet visuel.

Zack Snyder est avant tout un esthète, et cela se voit. La séquence d'ouverture, qui retrace sur plusieurs décennies l'histoire alternative des États-Unis en une succession de tableaux soignés, est franchement magnifique ; peut-être le meilleur moment du film, et le plus fidèle à l'esprit du comic. La photographie de Larry Fong est travaillée, les éclairages expressionnistes efficaces, et certains décors reconstituent avec un soin réel l'ambiance poisseuse d'un New York de 1985. Mais ce talent visuel indéniable vire régulièrement à l'auto-congratulation : les ralentis sont si nombreux, si systématiques, si complaisant dans leur mise en scène de la violence stylisée, qu'on finit par ne plus les voir. La bande-son, elle, aligne les classiques rock et pop avec une application de bon élève : Bob Dylan, Jimi Hendrix, Simon & Garfunkel, etc. ; le tout dans une forme de name-dropping musical qui souligne là encore ce que le film devrait se contenter de montrer.

Côté interprétation, c'est Jackie Earle Haley qui tire son épingle du jeu avec une conviction remarquable dans le rôle de Rorschach : on se souvient qu'il avait été nommé à l'Oscar pour Little children de Todd Field, et il retrouve ici une intensité similaire, quasi animale. Jeffrey Dean Morgan impose une présence physique brutale en Comédien, même si ses apparitions sont trop fragmentaires pour exploiter tout le potentiel du personnage. Patrick Wilson hérite d'un Hibou ingrat, un peu falot par construction, mais arrive, malgré ça, à montrer son absence de talent. Billy Crudup, dont le visage a été entièrement remplacé par des effets numériques pour incarner le Dr. Manhattan, livre une performance vocale posée, mais monotone… difficile, il est vrai, de dégager de la chaleur humaine sous plusieurs couches de CGI. Malin Akerman, en revanche, peine à convaincre dans un rôle qui demandait davantage de profondeur, et Matthew Goode n'est tout simplement pas crédible une seule seconde en génie machiavélique.

Au bout du compte, Watchmen : les gardiens ressemble à ces reproductions de tableaux de maître vendues dans les boutiques de musées : techniquement précises, visuellement séduisantes à distance, mais dépourvues de ce quelque chose d'indéfinissable qui fait qu'une œuvre vous touche réellement. Zack Snyder a visiblement aimé le comic, l'a respecté, l'a même vénéré… et c'est peut-être là son problème fondamental. Il a copié sans vraiment s'approprier, adapté sans vraiment comprendre ce qui rendait l'original si nécessaire. Ceux qui n'ont pas lu la BD seront probablement perdus ou ennuyés par endroits, et ceux qui l'ont lue seront frustrés d'en voir la substantifique moelle évacuée au profit du spectacle.
Ma note37%
Vu le 5 Mars 2009


Commentaires

Aucun commentaire pour l'instant. Soyez le premier !

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication.