Death note
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Rares sont les mangas qui s'imposent comme des phénomènes culturels à part entière dès leur vivant. Tsugumi Ōba au scénario et Takeshi Obata au dessin (le même duo qui avait déjà collaboré sur Hikaru no Go) ont signé avec Death note leur œuvre la plus ambitieuse et, sans doute, l'une des plus marquantes de toute la décennie dans le monde du manga. Le fait qu'Ōba soit un pseudonyme dont on ignore encore à ce jour l'identité réelle ajoute une couche de mystère assez savoureuse à l'ensemble, comme si l'auteur avait souhaité demeurer aussi insaisissable que son propre récit. Publié dans le Weekly shōnen jump de 2003 à 2006, le manga a rapidement dépassé les trente millions d'exemplaires vendus dans le monde avant même que les adaptations cinématographiques japonaises et l'animé viennent en décupler la notoriété. Pour un titre shōnen qui réinterprète complètement les codes du genre (pas de tournoi, pas de nakama triomphants, pas de héros auquel s'identifier sans ambiguïté) c'est un exploit qui dit beaucoup sur la singularité de la chose.
L'idée de départ tient en une phrase, et c'est justement ce qui la rend redoutable : un lycéen japonais brillant, Light Yagami, ramasse un carnet tombé du ciel. Ce carnet, le death note, a la propriété de tuer toute personne dont le nom y est inscrit. Son propriétaire originel, le shinigami Ryuk, l'a laissé traîner par ennui : un dieu de la mort qui s'emmerde, le ton est donné d'emblée. Light, génie arrogant et profondément convaincu de sa supériorité morale, décide d'utiliser ce pouvoir pour purger le monde de ses criminels et s'ériger en dieu de la justice. En face, le mystérieux L, enquêteur le plus brillant de la planète, dissimulé derrière une voix synthétique et un mode opératoire aussi improbable qu'efficace, se lance dans une traque qui va durer des années. Et c'est parti pour un duel intellectuel d'une densité assez ahurissante.
Quelle claque, franchement. En douze volumes — treize si l'on compte le tome annexe How to read, qui n'est pas à proprement parler lié à l'intrigue — Ōba et Obata m'ont totalement hypnotisé. Je les ai lus une première fois d'une traite, une deuxième pour saisir ce que j'avais raté, et une troisième pour le pur plaisir de voir la mécanique se dérouler en sachant exactement où elle mène. C'est le propre des grandes œuvres : elles supportent la relecture, et même, elles s'en nourrissent. On connaît souvent la finalité de certains événements, les diverses sous-intrigues qui occupent parfois trois ou quatre volumes se résolvent de manière aussi prenante que brillante, et l'ensemble fonctionne comme un puzzle dont les pièces refusent obstinément de se laisser assembler à l'avance. Haletant de bout en bout, sans un seul chapitre de remplissage, sans une seule scène qui semble là pour faire de la page : c'est d'une efficacité redoutable.
Le dessin d'Obata est sobre, impeccable, immédiatement lisible, mais reconnaissons que ce n'est pas là que réside l'essentiel de l'intérêt. La vraie force du manga, c'est son écriture : la façon dont Ōba construit ses dialogues, orchestre ses retournements de situation et fait évoluer ses personnages dans un cadre thématique ambitieux. La justice, le bien et le mal, la religion, la figure du dieu autoproclamé qui dirige le monde par la terreur, les apparences qui masquent toujours quelque chose : tout cela s'imbrique avec une subtilité remarquable, sans jamais alourdir le récit ni le transformer en cours de philosophie. Death note pose des questions sérieuses en gardant le rythme d'un thriller, et c'est à peu près le meilleur compliment qu'on puisse lui faire.
Light lui-même, qui est officiellement le protagoniste, est en réalité un personnage de plus en plus difficile à défendre au fil des pages. Son projet de départ a quelque chose d'intellectuellement cohérent — éliminer les criminels pour créer un monde meilleur — mais son arrogance, son dédain total pour autrui et sa façon de traiter les gens qui l'entourent, notamment les femmes de son entourage, font de lui un être de plus en plus monstrueux. Il est fascinant précisément parce qu'il est indéfendable. La première partie du manga, avec le duel face à L et l'apothéose de l'arc Higuchi, est d'une intensité qui tient du grand spectacle. L'arc Near/Mello qui prend la suite souffre d'un léger déséquilibre — Near semble parfois un peu trop puissant pour les besoins du scénario, et Mello n'exploite qu'une infime partie de son potentiel — mais globalement, les auteurs maintiennent une tension qui ne se relâche jamais vraiment.
Le tout léger regret, c'est la conclusion. Sans rien dévoiler, la finalité de l'histoire m'a laissé très légèrement sur ma faim. Très légèrement. Ce n'est pas une déception au sens propre, c'est davantage ce sentiment un peu mélancolique qu'on éprouve en fermant un très grand livre en se disant qu'on aurait voulu que ça dure encore un peu… tout en sachant que c'est son bon sens qui s'arrête là. Et ça, c'est rare : les auteurs ont su s'arrêter. Pas de remplissage pour capitaliser sur le succès, pas de prolongation artificielle au-delà du raisonnable comme tant d'autres séries populaires ont pu en souffrir. Douze volumes, dense, maîtrisé, sans gras.
On peut trouver quelques équivalents dans d'autres médias pour cerner ce que Death note fait ressentir : l'atmosphère de Seven, la mécanique implacable d'un No country for old men, la tension mentale d'un roman de Patricia Highsmith… mais le manga reste dans une catégorie à part. Brillant, fascinant et haletant, c'est un puzzle sombre et fantastique qui repose sur une qualité d'écriture extraordinaire, au service de personnages profonds et passionnants, dans une intrigue complexe mais d'une fluidité totale. Un de ces titres dont on ressort avec la certitude d'avoir lu quelque chose d'important.
L'idée de départ tient en une phrase, et c'est justement ce qui la rend redoutable : un lycéen japonais brillant, Light Yagami, ramasse un carnet tombé du ciel. Ce carnet, le death note, a la propriété de tuer toute personne dont le nom y est inscrit. Son propriétaire originel, le shinigami Ryuk, l'a laissé traîner par ennui : un dieu de la mort qui s'emmerde, le ton est donné d'emblée. Light, génie arrogant et profondément convaincu de sa supériorité morale, décide d'utiliser ce pouvoir pour purger le monde de ses criminels et s'ériger en dieu de la justice. En face, le mystérieux L, enquêteur le plus brillant de la planète, dissimulé derrière une voix synthétique et un mode opératoire aussi improbable qu'efficace, se lance dans une traque qui va durer des années. Et c'est parti pour un duel intellectuel d'une densité assez ahurissante.
Quelle claque, franchement. En douze volumes — treize si l'on compte le tome annexe How to read, qui n'est pas à proprement parler lié à l'intrigue — Ōba et Obata m'ont totalement hypnotisé. Je les ai lus une première fois d'une traite, une deuxième pour saisir ce que j'avais raté, et une troisième pour le pur plaisir de voir la mécanique se dérouler en sachant exactement où elle mène. C'est le propre des grandes œuvres : elles supportent la relecture, et même, elles s'en nourrissent. On connaît souvent la finalité de certains événements, les diverses sous-intrigues qui occupent parfois trois ou quatre volumes se résolvent de manière aussi prenante que brillante, et l'ensemble fonctionne comme un puzzle dont les pièces refusent obstinément de se laisser assembler à l'avance. Haletant de bout en bout, sans un seul chapitre de remplissage, sans une seule scène qui semble là pour faire de la page : c'est d'une efficacité redoutable.
Le dessin d'Obata est sobre, impeccable, immédiatement lisible, mais reconnaissons que ce n'est pas là que réside l'essentiel de l'intérêt. La vraie force du manga, c'est son écriture : la façon dont Ōba construit ses dialogues, orchestre ses retournements de situation et fait évoluer ses personnages dans un cadre thématique ambitieux. La justice, le bien et le mal, la religion, la figure du dieu autoproclamé qui dirige le monde par la terreur, les apparences qui masquent toujours quelque chose : tout cela s'imbrique avec une subtilité remarquable, sans jamais alourdir le récit ni le transformer en cours de philosophie. Death note pose des questions sérieuses en gardant le rythme d'un thriller, et c'est à peu près le meilleur compliment qu'on puisse lui faire.
Light lui-même, qui est officiellement le protagoniste, est en réalité un personnage de plus en plus difficile à défendre au fil des pages. Son projet de départ a quelque chose d'intellectuellement cohérent — éliminer les criminels pour créer un monde meilleur — mais son arrogance, son dédain total pour autrui et sa façon de traiter les gens qui l'entourent, notamment les femmes de son entourage, font de lui un être de plus en plus monstrueux. Il est fascinant précisément parce qu'il est indéfendable. La première partie du manga, avec le duel face à L et l'apothéose de l'arc Higuchi, est d'une intensité qui tient du grand spectacle. L'arc Near/Mello qui prend la suite souffre d'un léger déséquilibre — Near semble parfois un peu trop puissant pour les besoins du scénario, et Mello n'exploite qu'une infime partie de son potentiel — mais globalement, les auteurs maintiennent une tension qui ne se relâche jamais vraiment.
Le tout léger regret, c'est la conclusion. Sans rien dévoiler, la finalité de l'histoire m'a laissé très légèrement sur ma faim. Très légèrement. Ce n'est pas une déception au sens propre, c'est davantage ce sentiment un peu mélancolique qu'on éprouve en fermant un très grand livre en se disant qu'on aurait voulu que ça dure encore un peu… tout en sachant que c'est son bon sens qui s'arrête là. Et ça, c'est rare : les auteurs ont su s'arrêter. Pas de remplissage pour capitaliser sur le succès, pas de prolongation artificielle au-delà du raisonnable comme tant d'autres séries populaires ont pu en souffrir. Douze volumes, dense, maîtrisé, sans gras.
On peut trouver quelques équivalents dans d'autres médias pour cerner ce que Death note fait ressentir : l'atmosphère de Seven, la mécanique implacable d'un No country for old men, la tension mentale d'un roman de Patricia Highsmith… mais le manga reste dans une catégorie à part. Brillant, fascinant et haletant, c'est un puzzle sombre et fantastique qui repose sur une qualité d'écriture extraordinaire, au service de personnages profonds et passionnants, dans une intrigue complexe mais d'une fluidité totale. Un de ces titres dont on ressort avec la certitude d'avoir lu quelque chose d'important.
Ma note97%
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