N° 392 · Enquêtes et affaires · Tome 4
Que faut-il savoir sur l’épidémie dansante de 1518 ?
Sujet : L’épidémie dansante de 1518
Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’une des pages les plus étranges de l’histoire : le 14 juillet 1518, à Strasbourg, une femme sort de chez elle et commence à danser, seule, sans musique. Elle ne s’arrêtera pas de la journée — ni de la nuit. Dans les semaines qui suivront, des centaines de personnes feront de même. Ces hommes sont les membres du Conseil des XXI, les gouvernants de Strasbourg. Face à la propagation rapide de la danse — 30 personnes contaminées en une semaine, puis 400 en un mois —, ils consultent des médecins en urgence. Le diagnostic officiel : un excès de « sang trop chaud ». La prescription : laisser danser. Ce sera une erreur catastrophique.
- Auteur
- Julien Lepage
- Publié le
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Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’une des pages les plus étranges de l’histoire : le 14 juillet 1518, à Strasbourg, une femme sort de chez elle et commence à danser, seule, sans musique. Elle ne s’arrêtera pas de la journée — ni de la nuit. Dans les semaines qui suivront, des centaines de personnes feront de même.
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Ces hommes sont les membres du Conseil des XXI, les gouvernants de Strasbourg. Face à la propagation rapide de la danse — 30 personnes contaminées en une semaine, puis 400 en un mois —, ils consultent des médecins en urgence. Le diagnostic officiel : un excès de « sang trop chaud ». La prescription : laisser danser. Ce sera une erreur catastrophique.
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Persuadé qu’il faut « brûler » la fièvre par le mouvement, le Conseil fait construire des estrades sur la place du marché et engage des musiciens professionnels. C’est exactement l’inverse de ce qu’il aurait fallu faire : en organisant la danse publiquement, les autorités la légitiment. Chaque nouveau passant qui voit danser comprend que c’est une maladie réelle — et peut la « contracter » à son tour.
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Dès le 23 juillet, le Conseil change de stratégie et envoie les danseurs en pèlerinage à Saverne, à une journée de route, où se trouve une chapelle dédiée à saint Guy. Ce saint est, dans la croyance populaire du XVIe siècle, à la fois celui qui envoie la maladie dansante — pour punir les pécheurs — et le seul à pouvoir en guérir. Les archives de la ville conservent encore les factures de ces voyages.
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Au sanctuaire, chaque malade reçoit une paire de chaussures rouges bénies et une petite croix, assiste à trois grandes messes et fait le tour de l’autel en donnant l’aumône. Incroyablement, le remède semble fonctionner : deux jours après le premier pèlerinage, une lettre du Magistrat affirme que l’épidémie « touche à sa fin ». Mais l’interdiction de toute danse publique ne sera levée qu’en septembre — la méfiance persiste.
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La théorie la plus populaire dans le grand public : l’ergot de seigle. Ce champignon, Claviceps purpurea, contamine les céréales en milieu humide et produit des alcaloïdes proches du LSD — hallucinations, spasmes, convulsions. Les crues du Rhin en 1518 auraient favorisé sa prolifération. Mais l’historien John Waller réfute cette hypothèse : l’ergotisme provoque une vasoconstriction sévère des membres, rendant toute danse prolongée physiologiquement impossible.
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L’épidémie de 1518 n’est pas un cas isolé : la chorémanie frappe l’Europe médiévale de 1278 à 1518, principalement le long du Rhin. En Italie du Sud, le « tarantisme » suit la même logique : la morsure d’une araignée — en réalité une araignée-loup dont le venin est quasi inoffensif — oblige à danser pour expulser le poison. Musiciens, rituel, guérison : même structure. Dernier cas documenté d’Italie : 1959.
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La grande force de l’épidémie de 1518 : elle est réelle et documentée, pas légendaire. Les minutes du Conseil municipal, les ordonnances d’interdiction, les factures des musiciens et des pèlerinages, les chroniques de Sébastien Brant — tout est conservé aux archives de la ville de Strasbourg. En revanche, les sources contemporaines ne mentionnent aucun mort. Les « 15 décès par jour » viennent uniquement de chroniques rédigées après coup, et restent débattus.
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La maladie psychogène de masse (MPI) n’appartient pas au Moyen Âge. En 1962, 95 élèves d’une école tanzanienne sont prises d’un fou rire incontrôlable pendant des semaines — aucune cause virale trouvée. En 2011–2012, des lycéennes de Le Roy (New York) développent des tics simultanément. Et des cas similaires ont été documentés dans des usines, des écoles, des casernes, sur tous les continents. Le mécanisme : stress extrême + croyance collective + contagion sociale.
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Ce qui s’est passé à Strasbourg en 1518 reste sans explication définitive — et c’est précisément ce qui en fait un sujet si précieux. Il révèle que le corps humain peut être profondément transformé par la croyance, la peur collective et l’épuisement social. Cinq siècles plus tard, la science dispose d’un nom — maladie psychogène de masse — mais pas encore d’une compréhension complète. L’histoire danse toujours.
Transcription complète
Retrouvez ici le texte de l’épisode dans l’ordre de lecture.
- Case 01 Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’une des pages les plus étranges de l’histoire : le 14 juillet 1518, à Strasbourg, une femme sort de chez elle et commence à danser, seule, sans musique. Elle ne s’arrêtera pas de la journée — ni de la nuit. Dans les semaines qui suivront, des centaines de personnes feront de même.
- Case 02 Ces hommes sont les membres du Conseil des XXI, les gouvernants de Strasbourg. Face à la propagation rapide de la danse — 30 personnes contaminées en une semaine, puis 400 en un mois —, ils consultent des médecins en urgence. Le diagnostic officiel : un excès de « sang trop chaud ». La prescription : laisser danser. Ce sera une erreur catastrophique.
- Case 03 Persuadé qu’il faut « brûler » la fièvre par le mouvement, le Conseil fait construire des estrades sur la place du marché et engage des musiciens professionnels. C’est exactement l’inverse de ce qu’il aurait fallu faire : en organisant la danse publiquement, les autorités la légitiment. Chaque nouveau passant qui voit danser comprend que c’est une maladie réelle — et peut la « contracter » à son tour.
- Case 04 Dès le 23 juillet, le Conseil change de stratégie et envoie les danseurs en pèlerinage à Saverne, à une journée de route, où se trouve une chapelle dédiée à saint Guy. Ce saint est, dans la croyance populaire du XVIe siècle, à la fois celui qui envoie la maladie dansante — pour punir les pécheurs — et le seul à pouvoir en guérir. Les archives de la ville conservent encore les factures de ces voyages.
- Case 05 Au sanctuaire, chaque malade reçoit une paire de chaussures rouges bénies et une petite croix, assiste à trois grandes messes et fait le tour de l’autel en donnant l’aumône. Incroyablement, le remède semble fonctionner : deux jours après le premier pèlerinage, une lettre du Magistrat affirme que l’épidémie « touche à sa fin ». Mais l’interdiction de toute danse publique ne sera levée qu’en septembre — la méfiance persiste.
- Case 06 La théorie la plus populaire dans le grand public : l’ergot de seigle. Ce champignon, Claviceps purpurea, contamine les céréales en milieu humide et produit des alcaloïdes proches du LSD — hallucinations, spasmes, convulsions. Les crues du Rhin en 1518 auraient favorisé sa prolifération. Mais l’historien John Waller réfute cette hypothèse : l’ergotisme provoque une vasoconstriction sévère des membres, rendant toute danse prolongée physiologiquement impossible.
- Case 07 L’épidémie de 1518 n’est pas un cas isolé : la chorémanie frappe l’Europe médiévale de 1278 à 1518, principalement le long du Rhin. En Italie du Sud, le « tarantisme » suit la même logique : la morsure d’une araignée — en réalité une araignée-loup dont le venin est quasi inoffensif — oblige à danser pour expulser le poison. Musiciens, rituel, guérison : même structure. Dernier cas documenté d’Italie : 1959.
- Case 08 La grande force de l’épidémie de 1518 : elle est réelle et documentée, pas légendaire. Les minutes du Conseil municipal, les ordonnances d’interdiction, les factures des musiciens et des pèlerinages, les chroniques de Sébastien Brant — tout est conservé aux archives de la ville de Strasbourg. En revanche, les sources contemporaines ne mentionnent aucun mort. Les « 15 décès par jour » viennent uniquement de chroniques rédigées après coup, et restent débattus.
- Case 09 La maladie psychogène de masse (MPI) n’appartient pas au Moyen Âge. En 1962, 95 élèves d’une école tanzanienne sont prises d’un fou rire incontrôlable pendant des semaines — aucune cause virale trouvée. En 2011–2012, des lycéennes de Le Roy (New York) développent des tics simultanément. Et des cas similaires ont été documentés dans des usines, des écoles, des casernes, sur tous les continents. Le mécanisme : stress extrême + croyance collective + contagion sociale.
- Case 10 Ce qui s’est passé à Strasbourg en 1518 reste sans explication définitive — et c’est précisément ce qui en fait un sujet si précieux. Il révèle que le corps humain peut être profondément transformé par la croyance, la peur collective et l’épuisement social. Cinq siècles plus tard, la science dispose d’un nom — maladie psychogène de masse — mais pas encore d’une compréhension complète. L’histoire danse toujours.
Sources et crédits
- Auteur et responsable éditorial
- Julien Lepage
- Date de publication
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