N° 381 · Mathématiques · Tome 4
Pourquoi le nombre d’or fascine-t-il depuis des siècles ?
Sujet : Le nombre d’or
Derrière la valeur 1,618 se cache une proportion mathématique devenue mythique. Appelé nombre d’or, ce rapport apparaît en géométrie lorsqu’un segment est partagé de telle sorte que le tout est à la grande partie ce que la grande partie est à la petite. Des spirales végétales aux compositions artistiques, il est souvent présenté comme une clé universelle de l’harmonie, mais certaines de ses apparitions célèbres reposent davantage sur des interprétations séduisantes que sur des preuves historiques.
- Auteur
- Julien Lepage
- Publié le
- Lecture
- 2 min
Lire la transcription de la case 01
Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le nombre d’or — φ (phi) — une constante mathématique dont la valeur approchée est 1,618. Elle se définit simplement : si vous divisez un segment en deux parties inégales, vous obtenez φ quand le rapport entre le tout et la grande partie est le même qu’entre la grande partie et la petite. Deux mille trois cents ans d’histoire commencent ici.
Lire la transcription de la case 02
La première description rigoureuse de φ est signée Euclide, vers 300 av. J.-C., dans ses Éléments — sous le nom « division en extrême et moyenne raison ». Mais les pythagoriciens le connaissaient déjà : φ apparaît naturellement dans le pentagone régulier, où chaque diagonale divisée par le côté donne exactement ce rapport. Ironie de l’histoire : pour eux, c’était un scandale, pas un trésor — car φ est irrationnel, il ne peut s’écrire comme fraction d’entiers, ce qui contredisait leur philosophie « tout est nombre ».
Lire la transcription de la case 03
Dans la nature, φ n’est pas une décoration — c’est une solution d’ingénierie. Les graines d’un tournesol forment deux familles de spirales : 34 dans un sens, 55 dans l’autre — deux nombres consécutifs de la suite de Fibonacci (où chaque terme est la somme des deux précédents). La raison est physique : chaque graine pousse à 137,5° de la précédente, l’angle d’or. Cet angle étant lié à φ — le plus difficile à approcher par une fraction — aucune graine ne « tombe » jamais exactement sur une autre. Résultat : zéro gaspillage d’espace.
Lire la transcription de la case 04
En 1509, le moine mathématicien Luca Pacioli publie De Divina Proportione — les illustrations sont signées Léonard de Vinci. Attention : le livre traite de géométrie des polyèdres, pas d’esthétique universelle. Pourtant, cette association De Vinci–φ a nourri des siècles de légendes. Ni la Joconde ni l’Homme de Vitruve ne sont construits selon φ d’après les archives de l’époque — aucun écrit de De Vinci ne le mentionne. Les analyses qui « trouvent » φ dans ses toiles choisissent les points de mesure après coup.
Lire la transcription de la case 05
C’est un philosophe allemand, Adolf Zeising, qui invente le mythe moderne en 1854 : il proclame que φ est « une loi universelle de la beauté », présente dans le corps humain (le nombril diviserait la taille selon φ), dans les bâtiments grecs, les cathédrales. Son influence est immense. Problème : ses mesures anthropométriques étaient biaisées, ses constructions géométriques approximatives. Stephen Jay Gould a montré dans La Malmesure de l’homme (1981) que ces données servaient aussi, dans un contexte allemand troublé, à théoriser une hiérarchie esthétique entre cultures.
Lire la transcription de la case 06
Le Parthénon serait-il construit selon φ ? C’est l’exemple le plus cité — et le plus contesté. L’historienne d’art Marguerite Neveux a montré que, pour obtenir un « rectangle d’or » dans la façade, Matila Ghyka (prince roumain auteur du livre Le Nombre d’Or en 1931) devait inclure des marches supplémentaires ou tronquer le toit. L’archéologue Patrice Foutakis a examiné 15 temples, 18 tombeaux et 58 stèles grecs du Ve siècle : aucune utilisation délibérée de φ n’a pu être prouvée. Les textes d’architecture grecs utilisent des proportions entières et rationnelles.
Lire la transcription de la case 07
Rares sont ceux qui ont utilisé φ de façon délibérée et documentée. Le Corbusier en est l’exemple le plus solide. Son Modulor (1945) — contraction de « module » et « nombre d’or » — est un système de mesures basé sur un homme de 1,83 m (six pieds), où le rapport taille/nombril vaut 1,619. Toutes les dimensions de la Cité radieuse de Marseille (1952), classée au patrimoine mondial, en découlent : hauteur de plafond 2,26 m, table à 0,70 m, bar à 1,13 m. Un usage concret, assumé, explicite.
Lire la transcription de la case 08
En musique, le cas de Béla Bartók est le plus solide. Dans sa Musique pour cordes, percussions et célesta (1936), le musicologue Ernő Lendvai a montré en 1971 que les points climax tombent aux mesures 55 sur 89 ou 34 sur 55 — deux paires de nombres Fibonacci consécutifs dont le rapport tend vers φ. La structure de toute l’œuvre suit ce principe. Bartók n’en a jamais parlé dans ses écrits. Debussy, lui, fréquentait des cercles symbolistes qui analysaient φ, et Roy Howat a montré que La Mer présente des proportions similaires — sans preuve documentaire d’intention non plus.
Lire la transcription de la case 09
Le nombre d’or a aussi conquis les marchés financiers. Les « retracements de Fibonacci » sont aujourd’hui parmi les outils d’analyse technique les plus utilisés mondialement : on identifie un mouvement de cours et on trace des niveaux à 23,6 %, 38,2 %, 61,8 % — ce dernier étant 1/φ, le « ratio d’or ». L’idée : les marchés « respirent » selon des rythmes liés à φ. La communauté scientifique reste très sceptique quant à l’efficacité réelle de ces niveaux. Mais des millions de traders les surveillent, créant une forme d’auto-réalisation : le niveau tient parfois parce que tout le monde le surveille.
Lire la transcription de la case 10
Voilà ce qu’est vraiment le nombre d’or : une constante mathématique aux propriétés élégantes et réelles ; un principe physique qui organise la croissance végétale pour des raisons d’optimisation ; un mythe du XIXe siècle qui a habillé de dorure des œuvres qui ne lui doivent rien ; et un outil que quelques artistes et architectes ont bien utilisé, délibérément, une fois qu’on le leur avait appris. φ fascine parce qu’il est à la fois vrai et surestimé, mathématique et mythologique. Et c’est peut-être cette tension, plus que le nombre lui-même, qui mérite d’être contemplée.
Transcription complète
Retrouvez ici le texte de l’épisode dans l’ordre de lecture.
- Case 01 Bonjour ! Aujourd’hui, je vous propose de découvrir le nombre d’or — φ (phi) — une constante mathématique dont la valeur approchée est 1,618. Elle se définit simplement : si vous divisez un segment en deux parties inégales, vous obtenez φ quand le rapport entre le tout et la grande partie est le même qu’entre la grande partie et la petite. Deux mille trois cents ans d’histoire commencent ici.
- Case 02 La première description rigoureuse de φ est signée Euclide, vers 300 av. J.-C., dans ses Éléments — sous le nom « division en extrême et moyenne raison ». Mais les pythagoriciens le connaissaient déjà : φ apparaît naturellement dans le pentagone régulier, où chaque diagonale divisée par le côté donne exactement ce rapport. Ironie de l’histoire : pour eux, c’était un scandale, pas un trésor — car φ est irrationnel, il ne peut s’écrire comme fraction d’entiers, ce qui contredisait leur philosophie « tout est nombre ».
- Case 03 Dans la nature, φ n’est pas une décoration — c’est une solution d’ingénierie. Les graines d’un tournesol forment deux familles de spirales : 34 dans un sens, 55 dans l’autre — deux nombres consécutifs de la suite de Fibonacci (où chaque terme est la somme des deux précédents). La raison est physique : chaque graine pousse à 137,5° de la précédente, l’angle d’or. Cet angle étant lié à φ — le plus difficile à approcher par une fraction — aucune graine ne « tombe » jamais exactement sur une autre. Résultat : zéro gaspillage d’espace.
- Case 04 En 1509, le moine mathématicien Luca Pacioli publie De Divina Proportione — les illustrations sont signées Léonard de Vinci. Attention : le livre traite de géométrie des polyèdres, pas d’esthétique universelle. Pourtant, cette association De Vinci–φ a nourri des siècles de légendes. Ni la Joconde ni l’Homme de Vitruve ne sont construits selon φ d’après les archives de l’époque — aucun écrit de De Vinci ne le mentionne. Les analyses qui « trouvent » φ dans ses toiles choisissent les points de mesure après coup.
- Case 05 C’est un philosophe allemand, Adolf Zeising, qui invente le mythe moderne en 1854 : il proclame que φ est « une loi universelle de la beauté », présente dans le corps humain (le nombril diviserait la taille selon φ), dans les bâtiments grecs, les cathédrales. Son influence est immense. Problème : ses mesures anthropométriques étaient biaisées, ses constructions géométriques approximatives. Stephen Jay Gould a montré dans La Malmesure de l’homme (1981) que ces données servaient aussi, dans un contexte allemand troublé, à théoriser une hiérarchie esthétique entre cultures.
- Case 06 Le Parthénon serait-il construit selon φ ? C’est l’exemple le plus cité — et le plus contesté. L’historienne d’art Marguerite Neveux a montré que, pour obtenir un « rectangle d’or » dans la façade, Matila Ghyka (prince roumain auteur du livre Le Nombre d’Or en 1931) devait inclure des marches supplémentaires ou tronquer le toit. L’archéologue Patrice Foutakis a examiné 15 temples, 18 tombeaux et 58 stèles grecs du Ve siècle : aucune utilisation délibérée de φ n’a pu être prouvée. Les textes d’architecture grecs utilisent des proportions entières et rationnelles.
- Case 07 Rares sont ceux qui ont utilisé φ de façon délibérée et documentée. Le Corbusier en est l’exemple le plus solide. Son Modulor (1945) — contraction de « module » et « nombre d’or » — est un système de mesures basé sur un homme de 1,83 m (six pieds), où le rapport taille/nombril vaut 1,619. Toutes les dimensions de la Cité radieuse de Marseille (1952), classée au patrimoine mondial, en découlent : hauteur de plafond 2,26 m, table à 0,70 m, bar à 1,13 m. Un usage concret, assumé, explicite.
- Case 08 En musique, le cas de Béla Bartók est le plus solide. Dans sa Musique pour cordes, percussions et célesta (1936), le musicologue Ernő Lendvai a montré en 1971 que les points climax tombent aux mesures 55 sur 89 ou 34 sur 55 — deux paires de nombres Fibonacci consécutifs dont le rapport tend vers φ. La structure de toute l’œuvre suit ce principe. Bartók n’en a jamais parlé dans ses écrits. Debussy, lui, fréquentait des cercles symbolistes qui analysaient φ, et Roy Howat a montré que La Mer présente des proportions similaires — sans preuve documentaire d’intention non plus.
- Case 09 Le nombre d’or a aussi conquis les marchés financiers. Les « retracements de Fibonacci » sont aujourd’hui parmi les outils d’analyse technique les plus utilisés mondialement : on identifie un mouvement de cours et on trace des niveaux à 23,6 %, 38,2 %, 61,8 % — ce dernier étant 1/φ, le « ratio d’or ». L’idée : les marchés « respirent » selon des rythmes liés à φ. La communauté scientifique reste très sceptique quant à l’efficacité réelle de ces niveaux. Mais des millions de traders les surveillent, créant une forme d’auto-réalisation : le niveau tient parfois parce que tout le monde le surveille.
- Case 10 Voilà ce qu’est vraiment le nombre d’or : une constante mathématique aux propriétés élégantes et réelles ; un principe physique qui organise la croissance végétale pour des raisons d’optimisation ; un mythe du XIXe siècle qui a habillé de dorure des œuvres qui ne lui doivent rien ; et un outil que quelques artistes et architectes ont bien utilisé, délibérément, une fois qu’on le leur avait appris. φ fascine parce qu’il est à la fois vrai et surestimé, mathématique et mythologique. Et c’est peut-être cette tension, plus que le nombre lui-même, qui mérite d’être contemplée.
Ce qu’il faut retenir
- Le nombre d’or est un nombre irrationnel valant approximativement 1,618
- Il est généralement représenté par la lettre grecque phi
- Il vérifie la relation phi² = phi + 1
- Il est étroitement lié à la suite de Fibonacci
- Il intervient dans des constructions géométriques comme le pentagone régulier
- Sa présence intentionnelle dans certaines œuvres d’art et certains monuments reste discutée
Sources et crédits
- Auteur et responsable éditorial
- Julien Lepage
- Date de publication
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